Où volent les cigognes?

Gru

J’essaie de savoir pourquoi dans mes sejours berlinois je pense à Walter Benjamin et à son Passagen-Werk. C’est parce que je note peut-être à Berlin un effort de passage: la ville qui s’efforce de devenir capitale me rappelle l’effort de Benjamin de vivre à Paris en transperçant les murs des bâtiments.

C’est dans les deux cas l’effort de l’homme sorti des naufrages.

Qu’est-ce-qu’il a vu à Paris cet homme inquiet persécuté par son inquiétude encore plus, si c’est possible, que par les nazis?

Il a vu le secret de la marchandise, son caractère fétiche. A l’aide d’Adorno il a compris comment le travail materiellement conçu comme procès de transformation de la matière brute en objet de consommation doive disparaître à jamais dans l’objet, qui s’appelle maintenant Ware (marchandise) et qui entre en grande pompe dans la sphère des rapports marchands. Qu’il soit un oeuf pondu par une poule et ramassé per la main desséchée d’une paysanne, qu’il soit l’étoffe sortie d’une usine de Lyon ou de Canton en Chine, qu’il soit le fruit exotique issu de longs voyages, n’importe: quand il s’étale sur le marché il oublie son origine materielle pour devenir marchandise comme tout le reste.

Ainsi devient il un signe de comparaison avec une raison d’échange. Tout devient par ce mot-là une possibilité pour les hommes d’entrer en rapport entr’eux en fondant une société d’échange.

D’un coup les objets atteignent une sorte d’équivalence universelle, où la quantité (le prix) l’emporte sur la qualité (la differente valeur d’usage).

Tout a un prix, tout est interchangeable. Comme dans les contes de fées, où la maisonnette est en massepain au toit de chocolat, où le coffrefort est lui-meme en or, la ville renaît devant nos yeux comme un ensemble homogène, car achetable. Les bâtiments qui abritent les marchandises sont devenus marchandise eux-memes et les passages qui abritent les vitrines ne sont que de possibilités de passer d’un achat à l’autre.

La ville se nourrit d’ors et déjà d’elle-meme. Personne ne s’étonne plus de la possibilité d’échanger la Joconde contre une quantité fantastique d’oranges. Qu’est-ce qu’il y a en commun entre la Joconde et une orange?

A cóté du musée Grevin s’ouvre un passage et Benjamin remarque qu’il n’y a là dedans aucune figure de cire dormante. La cire est en elle-même déja l’état de sommeil des figures vivantes. Un sommeil qui cerne tous les objets et les plonge dans une éternité de jeunesse qui peut se conserver justement par absence de vie.

La condition de marchandise qui caractérise désormais tout objet nous rappelle la cire. C’est la cire qu’on admire dans ses mille possibilités d’imiter l’objet, ce n’est pas l’objet lui-meme.

Le prix nous offre cette possibilité. L’oeil marchand compare les choses en les appréciant , il les échange mentalement entr’elles. Le monde devient par cela égal à lui-meme et la ville en devient l’accumulation gigantesque.

Le producteur capitaliste n’est que le producteur de marchandises qui lui permettent de passer d’un état de richesse à un autre supérieur. Chaque capitaliste perd sa notation traditionnelle: il n’est plus producteur de quelque chose, mais valorisateur de son capital. Il passe sans regrets d’un secteur à l’autre; il peut commencer comme producteur de patates pour devenir éditeur de livres, si ça lui rapporte plus, sans montrer plus de préférence pour les livres que pour les patates.

Tout est donc circulaire, à dimension unique.

À la base de la marchandise il y a le prix; à la base du prix, la valeur; à la base de la valeur, le travail; à la base du travail, le geste projecté dans la matière; à la base de la projection, la métaphore; à la base de la métaphore, le langage. Le langage est la cire.

Quoi qu’il en soit les grands magasins sont les derniers passages de la flânerie

Dans la personne du flâneur l’intelligence se familiarise avec le marché. Elle s’y rend, croyant y faire un tour; en fait c’est déjà pour trouver preneur. Dans ce stade mitoyen où elle a encore des mécènes, mais où elle commence déjà à se plier aux exigences du marché, (en l’espèce du feuilleton) elle forme la bohème. À l’indétermination de sa position économique correspond l’ambiguité de sa fonction politique. Celle-ci se manifeste très évidemment dans les figures de conspirateurs professionnels, qui se recrutent dans la bohème. Blanqui est le représentant le plus remarquable de cette categorie. Nul n’a eu au XIX siècle une autorité révolutionnaire compararle à la sienne. L’image de Blanqui passe comme un éclair dans les Litanies de Satan. Ce qui n’empéche que la rébelllon de Baudelaire ait touiours gardé le caractère de l’homme asocial: elle est sans issue. La seule communauté sexuelle dans sa vie, il l’a réalisée avec une prostituée. (W. Benjamin: Passagen-Werk, Suhrkamp 1983, p.70)

Cette réflexion, tirée des Passages, nous amène tout droit à l’apperception allégorique de la ville. La ville est un discours en pierre dont la modernité consiste dans l’unidimensionel d’un univers achetable. Le flâneur est en effet un acheteur, même quand il est un bohémien sans un sous, et son ultime étappe peut devenir l’achat de la femme dans la figure de la prostituée.

Ce baptème marchand de la ville moderne a connu en Berlin une rupture de continuité. La capitale qui aujourd’hui se rebâtit ne veut plus passer par le stade de la ville-vitrine, mais, ce refus mis à part, elle ne sait plus vers quelle issue se diriger. Ce n’est pas un hasard que les investissements immobiliers sur Berlin aient sorti pour quelques banques un échec économique.

On travaille donc pour la gloire? Même pas, ayant refusé la plupart de la population interrogée par les sociologues une vision chauvine de la nouvelle capitale.

On travaille pour se frayer un passage de la ville détruite par la guerre vers une ville recrée en labo. Elle offre des espaces à tous les architectes du monde pour étaler à l’admiration générale des produits abstraits issus de mains géniales. L’effet c’est le passage de la vie au musée.

Il y a quelque chose de vital, quand-meme, dont les berlinois sont fiers: les cigognes

Le ciel de Berlin est plein de cigognes, c’est-à-dire de Kraniche, des Kräne, des grues, qui bougent tout le temps suspendues sur les chantiers ouverts en bouches béantes. Ouverts vers le ciel et vers le sousol qui fait jaillir a trois mètres de profondeur des nappes d’eau où se mirent les badauds. On bâtit sur l’eau en isolant les basemants des gratteciels par des baignoires en ciment imperméable.

Et qu’est-ce-qu’ils disent, les berlinois?

– Berlin, die größte Baustelle Europas! ­ et c’est là tout leur orgueil.

Quand on les interroge sur les nouveaus bâtiments, ils se montrent moins convaincus et retournent volontier à parler des cigognes. Voilà que d’un coup on comprend que l’unique identité possible pour les allemands reste celle du travail. La ville a un sens tant qu’elle se fait, quand elle sera faite on vivra dans un musée.

Reste la question des passages. On risque de bâtir par enclaves. A cóté de la Potsdamer Platz se coule le Landwehrkanal. On a pensé pour un instant de le faire circuler en flaques d’eau au bas du bâtiment gigantesque projecté par Enzo Piano, pour rappeler au visiteur la lagune venisienne, étant donné que l’architecte est italien. Passage tout à fait autoréférentiel: c’est de l’architecture qui cite l’architecture.

La clé de la forme allégorique chez Baudelaire est solidaire de la signification spécifique que prend la marchandise du fait de son prix. À l’avvilissement singulier des choses par leur signification, qui est caractéristique de l’allégorie du XVII siècle, correspond l’avilissement singulier des choses par leur prix comme marchandise. Cet avvilissement que subissent les choses par leur prix comme marchandises est contrebalancé chez Baudelaire par la valeur inestimable de la nouveauté. La nouveauté représente cet absolu qui n’est plus accessible à aucune interprétation ni à aucune comparaison. Elle devient l’ultime retranchement de l’art. La dernière poésie des Fleurs du Mal:”Le Voyage” , 0 mort, vieux capitaine, il est temps! levons l’ancre!”Le dernier voyage du flâneur: la Mort. Son but: le Nouveau. Le nouveau est une qualité indépendante de la valeur d’usage de la marchandise. Il est à l’origine de cette illusion dont la mode est l’infatigable pourvoyeuse. “

( W. Benjamin: Passagen-Werk, Suhrkamp 1963, p.71)

Il y a dans cette observation la clé des passages à travers le temps. Le parisien cherche le nouveau à travers la mode, c’est une sorte de libertinage du regard.

On bâtit des choses nouvelles et cela suffit comme justification. Le berlinois refuse le discours de la mode, il le considère comme une futilité. Il s’abandonne toujours à des justifications pratiques pour expliquer au monde son activité. Alors il se dit que chaque parti politique à Berlin aura besoin d’un siège national digne de ce nom et lui offre des morceau de ville pour y appuyer de grands batimants ultramodernes comme s’ils étaient des astronefs à peine débarquées d’une autre planète.

Les allemands justifient chaque entreprise en recourant au mot Notwendigkeit (nécessité) qui contient le mot Not (besoin, misère, calamité). Mais en faisant cela ils travaillent à la saturation d’un état de choses dans le temps, pas à travers le temps.

(pubblicato su: Passages d’encre, Paris, 1997)

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